• Lorsque le chêne pleure

     

     Lorsque le chêne pleure

    Le chant des oiseaux qui accompagnent les premières lueurs du jour tira Adélard de son sommeil. Impossible de se rendormir. Trop d’émotions se bousculaient à la porte de ses pensées. Pour mieux affronter ses turbulences, Adélard s’était assis en s’appuyant le dos contre la tête du lit. Son regard avait automatiquement gambadé vers le visage de Rose, la femme qu’il aime depuis plus de soixante printemps. S’il n’en tenait qu’à lui, il aurait volontiers accepté d’ajouter une éternité à ses décennies de bonheur. Malheureusement, la maladie en avait décidé autrement. Demain, Rose ne sera plus là lorsque le soleil se lèvera...

    L’appréhension du vide creusé par le départ de sa fidèle compagne noua la gorge d’Adélard. Des larmes effleurèrent ses paupières mais il les refoula.. De toute façon, Adélard avait contracté l’habitude de camoufler sa peine depuis l’arrivée des premières pertes de mémoire de Rose, il y a plus de cinq ans. Tel un chêne, il ne bronchait jamais pour persuader Rose que la maladie pouvait être vaincue.

    Aujourd’hui, la cuirasse de son beau rêve tombait au combat.

    L’hiver dernier Adélard avait retrouvé Rose se promenant, pieds nus dans la neige, au beau milieu de la nuit. L’escapade l’avait obligé de la placer sous haute surveillance jour et nuit. Depuis ce temps, il ne fermait plus l’oeil. Le régime sec de sommeil avait fini par obliger Adélard de jeter la serviette. S’il tombait à son tour, Rose serait perdue. Personne ne lèvera le moindre petit doigt pour la prendre en charge. Certainement pas les enfants, le couple n’en avait pas eu. Encore bien moins les parents et les amis, il y avait belle lurette qu’ils n’osaient plus se pointer le bout du nez, effarouchés par la peur d’attraper la maladie de Rose. Il ne restait que les voisins, Huguette et Gilles. Ils étaient les seuls êtres vivants qui n’éprouvaient aucun dédain à prendre Rose sous leurs ailes pendant quelques heures. Juste le temps de donner la chance à Adélard de s’échapper pour faire les courses. Malgré leur grande disponibilité, les chances étaient minces que les voisins acceptent de s’occuper de Rose à temps plein. De toute façon, il n’y avait plus à s’inquiéter de l’avenir de Rose, d’ici quelques heures, tout sera réglé..

    Adélard consulta sa montre.

    Déjà sept heures!

    Le soleil réchauffa la tête du lit. Rose esquissa un sourire. Comment résister à des lèvres aussi radieuses? Adélard embrassa Rose pour l’apprivoiser au cas qu’elle ne le reconnaisse pas. Le contact charnel l’alluma autant que la passion de ses vingt ans. Il se releva en voguant sur la tristesse d’un retour à la réalité. Des larmes chatouillèrent encore ses paupières. Il descendit du lit en ramassant une grande respiration pour les repousser. Rose le regarda, stupéfaite telle une horloge qui aurait perdu toutes ses aiguilles.

    —Allons déjeuner, proposa gentiment Adélard en tendant son bras.

    Rose récupéra son sourire enchanté. Elle enroula sa main autour du poignet d’Adélard. Il la guida fièrement vers la cuisine comme au jour de leur mariage. La promenade s’arrêta devant la table de la verrière. Lorsque Rose fut assise, Adélard s’accorda le loisir d’admirer leur jardin qu’ils avaient pris toute une vie à bâtir ensemble. Au centre, régnait un majestueux chêne entouré de rosiers secondés par un savant mélange de fleurs et de légumes. Le tout était structuré à la française avec des haies taillées et un modeste plan d’eau agrémenté avec une fontaine. Il en avait fallu des heures de labeurs pour aménager ce petit coin de paradis. Peu importe, pour Adélard et Rose, cet oasis de verdure était avant tout l’accomplissement d’un rêve parsemé d’embûches qui leur avait permis de se souder plus solidement l’un à l’autre.

    —C’est beau, déclara Rose en s’émerveillant comme un enfant sur les genoux du Père Noël.

    —Pas aussi beau que toi, ajouta Adélard, les yeux pétillants.

    Rose baissa la tête en souriant.
    Elle n’avait pas changé. Les compliments la gênaient toujours. La mémoire de Rose s’envolait mais sa personnalité ne s’effritait pas. Adélard reconnaissait toujours cette femme qu’il aimait passionnément. Comment puiser le courage nécessaire pour se rendre jusqu’au bout de cette dernière journée de vie commune... Question d’éviter une autre averse de larmes, Adélard plongea coeur et âme dans la confection du déjeuner. La distraction fut de courte durée puisque le repas lui fit penser à la dernière Cène de Jésus avec ses disciples et surtout à la trahison de Judas.

    —C’est beau, répéta Rose.

    Elle aurait aimé allonger son discours mais les mots s’enfuyaient avant de toucher à ses lèvres. Pour Adélard, il n’était pas nécessaire d’allonger le discours. Il devinait facilement le défilé des souvenirs heureux qui se cachaient derrière le « C’est beau » de Rose. Il s’assit à la table avec elle en la regardant avec tendresse. Puis il pela une pomme en sifflotant un air joyeux. Il déposa un quartier dans la main de Rose en prenant soin de porter un morceau de pomme à sa propre bouche. Sans ce geste, son épouse n’aurait jamais compris comment s’y prendre pour manger. Adélard continua à prêcher l’exemple en attrapant la fourchette pour avaler l’omelette et la tasse de café pour boire. Le silence de l’unisson des gestes du couple réinventait à sa façon une nouvelle définition au mot « aimer ».

    Le déjeuner terminé, Adélard dirigea Rose vers la chambre de bain. Il y avait longtemps que c’était lui qui la lavait, la peignait, choisissait ses vêtements... Ce matin, le dernier tour de piste de la routine pesait plus lourd sur ses vieilles épaules. Pourtant, la fin de l’obligation de s’occuper de Rose aurait dû lui le libérer. À la place, il se sentit coupable d’être dans l’incapacité de continuer à soutenir son épouse.

    Soudainement, Rose commença à laver Adélard. Réaction étrange de la part de quelqu’un qui ne savait plus manier la débarbouillette et le savon. L’inattendu du geste de Rose figea Adélard mais, peu à peu, le passage de la main savonnée sur sa peau, le calma et le réconforta. Les deux époux se caressèrent et leurs gestes les transportèrent dans les souvenirs des jours heureux de leurs ébats amoureux. Lorsqu’il revint sur terre, Adélard tomba nez à nez avec le visage de Rose qui était chargé de reconnaissance. Elle donnait l’impression de le remercier pour tout ce qu’il avait fait pour elle. Adélard passa à deux doigts d’éclater en sanglots. Il s’approcha de Rose. Il la ramassa dans ses bras en lui glissant à son tour un « merci »  reconnaissant au creux des oreilles.

    En sortant de la chambre, Adélard se sentit ragaillardi. Il déposa Rose sur une chaise. Il lui refila une revue qu’elle lirait certainement avec appétit sans pour autant en comprendre le sens. Peu importe. Elle était heureuse ainsi.

    En se dirigeant vers l’évier pour entamer la corvée de la vaisselle, Adélard recommença à se débattre avec l’approche imminente du grand départ.

    —La distance n’a pas d’importance, annonça Rose

    La réplique donnait l’impression d’avoir percé le drame qui empestait l’air et de désirer le désamorcer.

    Adélard comprit que son épouse n’avait pas fini de l’étonner. Il valait encore la peine qu’elle vive. Dieu merci qu’il n’ait jamais mis à exécution son plan d’accélérer sa mort pour lui épargner la honte de la dégénérescence de sa mémoire. En voyant Rose si rayonnante baragouiner les grandes vérités de la vie, Adélard réalisait que celui qui avait honte, c’était peut-être lui... Rose avait encore beaucoup de choses à lui enseigner. Adélard devait apprendre à cueillir les étincelles d’amour qui survivaient toujours malgré les vides accumulés par la maladie. Il fallait donner la chance à la rivière du bonheur de terminer sa course jusqu’à ce qu’elle se tarisse.

    Adélard s’approcha délicatement de Rose comme s’il avait voulu suspendre le temps. Il la serra encore jusqu’à ce que le carillon de la porte joue au trouble-fête.

    C’était les voisins. Ils venaient cueillir Rose pour la confier à un Centre d’hébergement. La veille, Adélard était parvenu à leur refiler discrètement une valise bourrée avec les vêtements de Rose identifiés à son nom. Les voisins confirmèrent avec un hochement de la tête que la valise dormait dans le coffre arrière de leur voiture. Ainsi, Rose ne pouvait pas se douter qu’elle partait pour ne plus revenir. Et pour mieux détourner les soupçons, il avait été convenu que les voisins invitaient Rose et Adélard au restaurant.

    Une once de remord agaça  Adélard lorsque l’auto décolla. Il regarda disparaître la maison, le désespoir coincé au fond de sa gorge. Rose glissa lentement sa main sur la sienne. On aurait dit qu’elle avait compris ce qui l’attendait et qu’elle approuvait que ce soit cette fin qui lui soit réservée. Adélard s’accrocha à la bouée de cette douce pensée pour éviter de paniquer jusqu’au moment où l’auto s’arrêta devant le Centre d’hébergement. La vue du bâtiment accéléra le rythme de son coeur au point qu’il menaça de sortir de sa cage thoracique. De son côté, Rose conserva un calme bien innocent qui gonfla à bloc la tragédie de l’affolement d’Adélard.

    C’était un magnifique Centre d’hébergement. L’étage qui accueillit Rose était une petite unité habitée par une douzaine de personnes ayant des pertes de mémoires à différents degrés. Il y avait une cuisinette, un salon et une verrière orientée vers un superbe jardin et une fontaine. Rose et Adélard s’assirent côte à côte pour admirer les arbres et leur parterre de fleurs. C’était aussi beau qu’à la maison. Voilà pourquoi Adélard avait fait des pieds et des mains pour que Rose soit admise ici. Il lui semblait que la transition serait moins pénible autant pour elle que pour lui.

    Un employé de l’étage s’approcha discrètement. Il chuchota à l’oreille d’Adélard qu’il était temps de partir. Son coeur menaça de sortir de sa cage thoracique une deuxième fois. Ses mains devinrent molles comme de la guenille. Allait-il s’évanouir? Pour calmer sa nervosité, Adélard embrassa Rose comme il ne l’avait jamais fait auparavant. Puis, il se leva, un peu étourdi par toute l’écume émotive qui obstruait sa respiration. Finalement, il se résigna à faire un pas de reculons...

    Rose s’accrocha après la main d’Adélard en déclarant amoureusement « J’ai eu une maudite belle vie ».

    —Moi aussi Rose, moi aussi... répondit Adélard en râlant.

    Adélard s’éloigna pendant que Rose dévira son regard vers le jardin en scandant « C’est beau ». Était-ce sa façon à elle de l’aider à le quitter? Si c’était vrai, elle misa sur le numéro gagnant. Son enchantement allégea suffisamment le fardeau du chagrin d’Adélard pour qu’il accepte de partir sans elle.

    Les voisins insistèrent pour qu’Adélard dîne avec eux, question d’ajouter une transition à la séparation. Il défila l’invitation. Il n’avait pas faim. Il carburait à la seule envie de s’enfermer chez lui pour cuver sa peine sans l’ombre d’un témoin.

    Lorsque les voisins décidèrent enfin de déguerpir, Adélard ferma la porte à double tour, il se dirigea vers la chambre à coucher et il s’affala sur le lit en ouvrant toute grande les valves de ses sanglots. Il y avait tant d’années que la chaudière de sa tristesse surchauffait sans se donner la permission d’exploser. Maintenant, Rose n’était plus là. Adélard pouvait hurler sans que personne ne l’entende ou en souffre. Il pleura toutes les larmes de son corps pendant plusieurs semaines.

    Peu à peu, le torrent des larmes s’apaisa et le malheur s’estompa suffisamment pour qu’Adélard retombe sur ses pattes. Il trouva ainsi le courage de visiter Rose sans basculer dans la folie à chaque fois qu’il la quittait.

    La vie reprit son cours normal du moins, jusqu’au jour où la maladie emporta Rose dans sa tombe.

    Adélard accepta difficilement son deuil. Il demeura incapable de pardonner à la vie de lui avoir arracher celle qui donnait un sens au mot « aimer ». Une rage inouïe s’empara de lui. Adélard en vint même à en vouloir à Rose de lui avoir faussé compagnie. Sa guerre des coupables le poussa même à se reprocher d’avoir précipité la mort de Rose en allant la porter dans un Centre d’hébergement. Adélard devint tellement méconnaissable que les voisins pensèrent qu’il était en dépression. Redoutant le pire, ils tentèrent de distraire Adélard mais chacune de leur tentative essuya une mise en échec implacable.

    Après plusieurs mois à toucher le fond du baril, Adélard perdit totalement le goût de vivre jusqu’au jour où un bruit étrange, qui ressemblait à des pleurs, le poussa à sortir de la maison. En s’approchant, il découvrit que les gémissements étaient générés par la caresse du vent sur les branches du chêne du jardin. L’arbre donnait l’impression de pleurer l’agonie de l’aménagement floral qui l’entourait. Adélard eu un choc en voyant le spectacle des fleurs fanées qui ne rendait plus justice au paradis qu’il avait construit avec Rose. Il alla chercher ses outils et il entreprit sur le champ d’arracher le jardin à son abandon. Lorsqu’il entama son travail de la terre, la complainte du chêne diminua d’intensité au fur et à mesure que chaque massif de fleurs retrouvait son lustre d’antan. Mais, la remise sur pied du jardin ne contribua pas uniquement à étouffer les lamentations du chêne, il aida Adélard à guérir ses sanglots intérieurs. À chaque fois qu’une fleur s’épanouissait, il se réconciliait avec la beauté de la vie. Lorsque ses doigts labouraient la terre, il renouait avec l’époque où Rose s’amusait à jardiner avec lui avant sa maladie. Finalement, la rénovation du jardin aida Adélard à se réconcilier avec lui-même en effaçant les « j’aurais dû » de son vocabulaire. Son dialogue avec les plantes meubla sa solitude et lui donna le goût de s’ouvrir aux autres. Il fonda un club d’horticulture et il organisa des concerts bénéfices dans son magnifique jardin. Adélard devint tellement occupé qu’il ne vit plus les années passer.

    Un bon matin lorsque le chant des oiseaux le tira de son sommeil, il découvrit Rose confortablement assise au pied du lit. Elle était lumineuse et tellement belle, plus belle que le jour de leur mariage...

    —Que fais-tu là, demanda Adélard, intrigué.

    —Je suis venu te chercher, annonça Rose en tendant la main.

    Adélard accepta l’invitation. Rêvait-il? En se retournant, il vit que son corps était étendu sur le lit et qu’il ne respirait plus. Il comprit que son temps était révolu. Il regarda Rose en souriant et il l’accompagna vers un monde où les fleurs ne fanent jamais et les chênes ne pleurent plus.

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