• Un coeur qui ne bat que pour toi!

    C’était un lundi matin comme les autres. Éric se leva à l’heure habituelle. Il enfila sa routine matinale, se faufila dans un autobus bondé et à huit heures tapant, il poussa la porte de l’édifice du centre-ville qui abritait son lieu de travail. Après sa ronde fraternelle en compagnie de ses collègues devant la machine à café, il se glissa docilement à l’intérieur de son petit espace
    de travail, puis il démarra son ordinateur en admirant les souvenirs de  ses voyages accrochés à ses paravents. 

    Jusque là, tout baignait dans l’huile du rythme normal, d’une journée banale ayant la saveur d’un tic tac sans histoire. Une nuée de chiffres surchargea l’écran cathodique de l’ordinateur. Éric releva le défi de les dompter, les interpréter et d’en tirer des déductions ne visant rien d'autre que d'enrichir les actionnaires de cette compagnie multinationale qui daignait lui faire la charité de l’embaucher, comme aimait si bien lui rappeler son patron.  

    Tout à coup, le coude d’Éric se buta contre une boîte savamment emballée et bien enrubannée. Que forniquait ce petit présent de roi mage au milieu de la grisaille de sa paperasse?  Il devait y avoir erreur sur la personne!  Éric ne recevait jamais de cadeaux, même pas à son anniversaire qui, de toute façon, était passé date depuis plusieurs mois. Cette simplicité n’était pas volontaire. Il était un grand solitaire depuis qu’il avait tourné le dos à sa cellule familiale d’origine suite au divorce de ses parents qui avait tout sabordé sa vie. 

    Si ce gage ne lui appartenait pas à qui donc était-il dévolu?   

    Éric abandonna le cadeau à son triste sort.  Il détourna sa tête et il recommença à surfer sur les colonnes de chiffres qui garnissaient l’écran de son ordinateur.  Au bout de quelques minutes, son regard revint se poser sur la boîte multicolore qui décorait son bureau.  C’était plus fort que lui.  Il imagina, ne serait-ce qu’un tout petit instant, que le bel emballage déposé sur son bureau lui était vraiment destiné.  Une joie souveraine l’irradia de la tête aux pieds.  Puis il se ravisa!  C’était inutile de brouter du rêve puisque ce cadeau ne lui appartenait pas.  Il l’abandonnera bientôt comme l’ont fait ses parents en divorçant!          

    Éric retourna plutôt dompter la fidèle marmaille de chiffres qui envahissait l’écran de son ordinateur.  Impossible de se concentrer.  Son regard se riva automatiquement sur la boîte joyeuse qui trônait sur le désordre de ses dossiers.  Cette fois-ci, ses yeux effleurèrent une petite carte discrète où était inscrit : «  À Éric Laviolette.  Avec tout mon amour.  Un coeur qui ne bat que pour toi!»

    La surprise du message engendra un choc émotif d’une grande amplitude.  Son nom était bel et bien inscrit sur le colis.  Ça prouvait qu’il était à lui! 

    Son coeur s’emballa.

    Une femme l’aimait secrètement.  C’était romantique et pimenté à souhait! Était-elle grande, mince, bien sculptée, charmante, brune, blonde?  Éric sauta sauvagement sur le cadeau.  Puis, il calma son empressement préférant le déballer silencieusement afin de ne pas ameuter les oreilles indiscrètes du voisinage de son bureau. 

    Des fleurs!  Et une seconde carte. « Tu trouveras un pot empli d’eau à tes pieds pour y déposer ces fleurs que je te donne en gage de mon amour.»

    Éric fouilla sous son bureau.  La carte disait vrai : un pot empli d’eau attendait sagement le bouquet de fleurs.  Éric attrapa le pot et il glissa lentement les fleurs dans l’antre aqueux de celui-ci.  C’est à ce moment précis que Paul, l’un de ses bons copains entra dans son bureau sans crier gare, ni train!

    --Sacreboire!  Tu es rendu que tu apportes des fleurs au bureau,  déclara-t-il en hurlant assez fort pour que sa voix répande la bonne nouvelle d’un bout à l’autre de l’étage.

    Éric s’écrasa au fond de sa chaise.  Il aurait préféré ne pas ébruiter son aventure mais avec Paul, la culture de la discrétion était aussi complexe que de demander à un perroquet de se taire.

    --Ce n’est pas vraiment moi qui a emporté ces fleurs, déclara Éric. 
    Paul s’assit sur le bureau.

    --Attend un peu!  Éclaire ma lanterne!  Ce n’est certainement pas un ange descendu du ciel qui les a déposé ici, s’exclama-t-il en déroulant un regard farci de points d’interrogations.

    --C’est presque ça.

    Éric regretta sa franchise.  Mais, il était trop tard, le coup était parti.

    Pour en ajouter sur le malheur, Paul tomba sur la carte du «Coeur qui ne bat que pour toi».

    --Tu parles d’une histoire à dormir debout!  Les femmes d’aujourd’hui sont drôlement plus délurées qu’autrefois!  Ton aventure est drôlement excitante, s’amusa Paul en élargissant un sourire qui en disait long sur les taquineries qu’il préparait à la tonne.  

    --En effet, ton aventure est un très excitante, répétèrent une demi douzaine de collègues masculins et féminins qui s’alignaient autour des paravents d’Éric.  La rangée de sourires largement étirés qui étaient dominés par des yeux éclos indiqua que la nouvelle ne prendrait plus beaucoup de temps à se répandre comme une traînée de poudre.  

    --Merci Paul d’avoir semer la bonne nouvelle à tout vent, se dégonfla Éric en grimaçant.

    --De rien. Ce fût un plaisir, ironisa Paul juste avant de s’éclipser.

    Il va sans dire qu’à partir du moment la déclaration anonyme envoyée à Éric devint la coqueluche des discussions de tout l’étage. 
    Toutes les femmes du bureau furent soupçonnées d’être la dulcinée qui avait envoyé secrètement une déclaration d’amour fleurie.  L’enquête de certains détectives plus véreux frôla le harcèlement sexuel auprès de la gente féminine.  Éric devint de plus en plus déprimé d’être à l’origine du bing bang de tous les sarcasmes des conversations. Quelle journée, interminable, pénible et lancinante.

    Le soir venu, Éric fut heureux de s’engouffrer dans le petit fief douillet qui lui servait de logis.  Derrière la porte close de son jardin secret, il pu enfin laisser tomber la poussière des agaceries de ses collègues et repenser à son bouquet de fleurs.  Il était magnifique.  Un feu d’artifice de couleur sans verser dans l’excès.  La femme qui avait choisi un tel chef-d’œuvre devait verser rarement dans l’ennui.  Elle avait certainement une force de caractère qui pétaradait tout en dosant le feu de sa personnalité afin de ne pas écraser les autres.  Ces quelques déductions envoûtaient déjà Éric.  L’attirance était d’autant plus grande qu’il était entièrement conquis par le romantisme de la formule de la déclaration d’amour secrète qu’il avait reçue.  

    Que lui arrivait-il?  Éric alla se coucher sans trouver une réponse à cette question.  Il préféra se glisser au creux de ses rêves et imaginer qu’il surprenait sa mystérieuse amoureuse lorsqu’elle déposait un cadeau sur son bureau.  Il était derrière elle.  Sa silhouette était parfaite.  Il tapait sur l’épaule de la belle inconnue.  Elle se retournait.  Et c’était le cauchemar!  Son visage ressemblait au grand nez cornu et aux verrues d’une sorcière vraiment pas belle à voir.  La vision éveilla Éric à trois heures du matin.  Il fut incapable de s’assoupir à nouveau.  Le visage corrosif de la belle de ses rêves illustrait à merveille la maléfice de ses peurs face à l’amour.  Il n’avait jamais tenté de séduire une femme parce qu’il cultivait la certitude qu’un jour ou l’autre il allait la quitter, et il ne désirait pas qu’un deuxième divorce vienne hanter sa vie.  À venir jusqu’à présent, cette hantise était toujours parvenue à dégonfler ses ballons d’amour.  Pourquoi cette fois-ci le romantisme de la déclaration secrète de la belle inconnue occupait-il de plus en plus ses pensées?  Que lui arrivait-il?  Heureusement, son retour au travail évita à Éric de trop creuser en profondeur la vraie nature de ses sentiments.  En ce deuxième jour de la semaine, il fut accueilli par nouvelle boîte multicolore aussi splendide que la boîte de la veille.  Le message du «Coeur qui ne bat que pour toi» était toujours épinglé sur l’emballage.  En déballant son cadeau, Éric tomba sur un magnifique stylo en argent.  Ce deuxième incident surchauffa son cerveau.  Ces collègues ne lui laissèrent pas le temps de refroidir.  Ils tournèrent autour de lui comme des mouches autour d’un carré de sucre.  Ils poussèrent leurs déductions jusqu’à soupçonner que la mystérieuse auteure de la déclaration anonyme était peut-être une femme qui travaillait à l’entretien ménager de la bâtisse.  Éric détesta vraiment d’être devenu le point de mire de tous les questionnements de ses collègues.  Il faillit embrasser le sol lorsque la journée se termina et qu’il se réfugia une fois de plus derrière la porte close de son logis. Il ne savait plus à quel sentiment se vouer.  Mais, dans le fond, n’avait-il pas déjà fait son choix sans se l’avouer?  La réponse n’était-elle pas dans le stylo qu’il glissa sous son oreiller et dans le contenu de ses rêves qui ne rimait plus avec le  visage difforme d’une vilaine sorcière. 

    Le lendemain matin, le rituel de la boîte multicolore déposée sur le bureau continua sa ritournelle. Les cadeaux se succédèrent ainsi de suite jusqu’au vendredi matin .  À chaque fois une carte du «cœur qui ne bat que pour toi»  accompagnait la surprise du jour.

    Éric tenta de déjouer le stratagème de la flamme amoureuse qui déposait les colis parfumés d’amour sur son bureau.  Un bon matin, il arriva plus tôt qu’à l’habitude afin de la surprendre la main dans le sac. 

    Rien à faire, le colis arriva avant lui. 

    Un autre soir, Éric fit semblant de partir puis, il revint sur ses pas au bout d’une heure.  Toujours impossible de pincer la moindre ombre de la main qui déposait le colis sur sa paperasse!

    L’apparition des cadeaux demeura un mystère impossible à déjouer au grand dam d’Éric qui demeura le meilleur prétexte des gorges chaudes de ses collègues.  Le patron tenta tant bien que mal de contenir les excès de ses employés.  Inutile, le tapage du cancanage ne se résorba pas.  Éric devint l’étoile montante vers le sommet de la gloire des conversations de toute la compagnie.  Pourtant, il aurait tant préféré être aussi peu visible qu’un atome.

    Au fil des jours, Éric tomba de plus en plus sous le charme du côté inusité de son aventure amoureuse.  Il en vint même à arriver au bureau le coeur bondissant à l’idée qu’un nouveau cadeau attendait patiemment la venue de sa caresse. 

    Finalement, il cessa de manger.  Il cessa de boire.  Ses yeux devinrent plus clairs.  Son visage rayonna.  La vie devint moelleuse comme s’il marchait sur des nuages.  Les agaceries de ses collègues coulèrent comme sur le dos d’un canard. Bref!  Éric tomba définitivement en amour avec la mystérieuse inconnue dont le coeur ne battait plus que pour lui.  Son célibat commença à le mettre à l’étroit.  Éric envisagea même l’idée saugrenue d’accepter une demande en mariage de la part de son inconnue. 

    Décidément, il était vraiment tombé sur la tête!

    L’amour!  L’amour!

    Une seule ombre plana sur le tableau de son bonheur.
    Allait-il un jour pouvoir rencontre cette femme qu’il aimait? La réponse à cette question ne tarda pas à se pointer le bout du nez.

    Le vendredi soir au retour du travail, Eric remarqua que quelque chose clochait dans le courrier qu’il venait de déposer sur la table de sa cuisine.  Bizarrement, son regard revint vers une lettre qui trônait sur la pile des factures.  L’enveloppe ressemblait étrangement aux coloris des emballages des cadeaux qu’il recevait à son bureau.  Elle dégageait le même parfum. De ni un, ni deux, Éric sauta sur l’enveloppe.  Il l’éventra.  Et hop!  Il tomba sur une carte sur laquelle était inscrit : «Mon amour, je serai chez toi à huit heures précises ce soir.  Je m’émerveille déjà à l’idée de te rencontrer.  Un coeur qui ne bat que pour toi»

    Huit heures! 

    Éric céda à la panique. 


    Il disposait d’à peine une heure pour dompter la pagaille de son logis et se préparer à recevoir la femme de sa vie!
    Il aurait fallut un miracle pour y arriver!

    Eh bien, croyez-moi, croyez-moi pas, Éric parvint à accomplir le miracle tant attendu.  La preuve une fois de plus, que l’amour peut déplacer des montagnes et même davantage. Éric disposa même d’un peu de temps libres pour concocter le décor idéal d’une rencontre amoureuse : chandelles, coupes, bouteille de vin, musique d’ambiance, éclairage tamisé...   Il eut même le loisir d’attendre, attendre et attendre!
    Il ne voyait plus l’heure de voir venir la position des aiguilles de sa montre sur huit heures tapant.  Eric s’installa confortablement sur son divan pour tuer le temps et s’endormir.

    Son ascension vers le monde des rêves fut brusquement interrompue par les «toc, toc, toc» de quelqu’un qui frappa à la porte de son logis.

    Éric songea à s’enfuir ou à  ne pas répondre. 

    Une deuxième rafale de poings s’abattit sur la porte du logis.

    Éric céda à l'idée de s’approcher de la porte. Le rythme de ses pas s'affolèrent.  Il plaça sa main sur la poignée de la porte. Il hésita, songea à ne plus bouger. Finalement la curiosité le poussa à tirer nerveusement la porte.

    -Surprise!! Déclara une voix masculine.

    Pour une surprise, c’en fut toute une!
    Éric resta la bouche ouverte prête à avaler toutes les mouches disponibles.  La belle inconnue qui l’aimait secrètement était nul autre que son bon copain Paul. 

    Le ballon de l’amour se dégonfla d’une claque!

    Éric s’enragea.  Il passa à deux doigts de placer un coup de poing entre les deux yeux de son copain.  Le sans génie!  Au lieu d’inventer le scénario de la belle inconnue qui meurt d’amour pour lui, Paul aurait dû lui demander poliment s’il était homosexuel.  Éric aurait répondu non et les choses en seraient restées là.  Il ne serait pas demeurer mauvais copain pour autant. 

    -Poisson d’avril!  Entonna Paul pendant qu’Éric blanchissait devant la perspective d’avoir à faire l’amour avec son copain!

    Éric tourna la tête vers le calendrier accroché au mur à côté de la porte d’entrée.  Paul avait raison c’était aujourd’hui le premier jour du mois d’avril.

    Ce coup-ci, Éric passa vraiment à deux doigts de placer un coup de poing entre les deux yeux de son copain mais, une voix féminine, placée derrière Paul scanda à son tour «Poisson d’avril!»
    -Je te présente ma sœur, informa Paul.  Je lui ai tellement parlé de toi qu’elle mourrait d’envie de te rencontrer, ajouta-t-il.

    Le geste donna l’absolution au poisson d’avril manigancé par Paul.

    C’est ainsi qu’Éric appris que c’était la sœur de Paul qui avait eu l’idée des petits cadeaux mystérieux et de la déclaration secrète «d’un coeur qui ne bat que pour toi».  Ce qu’elle ne savait pas, c’était qu’Éric tomberait dans le piège de l’amour aussi facilement.  Mais, ce qu’elle ne savait surtout pas, c’était qu’elle tomberait en amour avec l’homme qu’elle avait taquiné.

    J'ai modifié la version de mon texte original en éliminant le dernier paragraphe pour suivre le conseil judicieux d'un lecteur (voir commentaire).
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